Le mystère trinitaire de Robert et Simone

Simone est décédée, un peu avant 18 h. Robert vient de l’apprendre au téléphone. Il est déjà 20 h 30. Il s’y attendait. Robert reçoit peu d’appels. Ses trois enfants ont leur vie, leurs problèmes, leurs propres enfants. Robert vit seul depuis quelques années dans la maison qu’il a bâtie de ses mains, il y a plus de soixante ans. Simone a commencé à faire de la démence voilà bientôt dix ans. Robert en a pris soin. Il l’a apaisé dans ses crises d’anxiété de nombreuses fois. Il a appris à faire les repas, le lavage, le ménage. Il a même consenti à faire les courses, ce qu’il avait toujours refusé de faire auparavant. Puis, Robert a fait un infarctus qui l’a maintenu à l’hôpital plusieurs semaines et il a dû trouver une résidence pour qu’on prenne le relais des soins pour Simone en son absence. Robert s’en est tiré avec quelques faiblesses respiratoires. Dès sa sortie de l’hôpital, il s’est précipité à la résidence de Simone avec l’intention de la ramener à la maison. Mais déjà, l’état de Simone s’était passablement détérioré. Elle le prenait pour son père et lui demandait pourquoi « Robert ne venait pas la chercher ».


Robert, affaibli, pouvait désormais à peine prendre soin de lui. Impossible de reprendre Simone à la maison. Alors presque chaque jour, malgré la pandémie et les conditions sanitaires atroces qui lui étaient imposées, Robert se rendait auprès d’elle, pour prier avec elle, lui tenir la main, lui redire à quel point il l’aimait et la regarder bien souvent dormir en silence.


Robert ne sait pas trop combien de temps il survivra à Simone. Il aura 93 ans à la fin de l’été. Mais il sait que ce temps qu’il a passé auprès de son épouse au cours de ces dernières années sont celles qui lui ont permis de goûter déjà à l’éternité. Il a fait cette expérience extraordinaire de la présence de l’Amour en personne au milieu d’eux. Dans chacun de ces moments de tendresse et d’intimité, ils étaient trois, comme la Trinité. Robert sait très bien que ces moments n’étaient qu’un prélude au bonheur qui l’attend auprès de Simone et de son Dieu qui lui a donné cet amour pour elle.


Ce récit est réel. Seuls les noms ont été changés. L’Église nous donne aujourd’hui le mystère de la Sainte Trinité à contempler. On pourrait croire qu’un mystère est quelque chose de très loin de nous, une espèce d’abstraction intellectuelle réservée à des initiés. Mais c’est tout autre chose. L’amour n’est pas réservé à une telle élite et pourtant on peut y plonger et ne jamais en avoir parfaitement saisi tous les attributs. Pour peu qu’on s’approche d’une personne, on sent bien qu’il est impossible de tout comprendre de ce qu’elle est. Pour Dieu, c’est encore plus vrai. Mt 28, 16-20